CRI 111

CRI 111, ça veut dire Compte Rendu d'Intervention, et le code 111, à la Brigade désigne; "FEU DE ....."

Après ma première inter, mon expérience de sauveteur isolé, et comme ça a l'air de vous faire plaisir, je vais vous raconter une de mes inters les plus marquante. Je ferais en même temps un petit travail sur moi même, des images de ce jour là me reviennent parfois la nuit.

Nous sommes un dimanche matin, le centre de secours de Garches (PST, VID) est en train de se défouler dans la piscine municipale. Aujourd'hui, l'équipe est sympatoche, c'est le Sergent Sévigné qui est chef de garde, le chef PS est mon pote Bout, Steve, est driver, Fred est HDL, quand à moi je suis servant PS, que des coyotes de la remise. Pour une fois que je ne suis pas conducteur, c'est bien cool....
La séance se passe bien, 20 longueurs de pistoche, histoire de compter les carreaux au fond de l'eau, on commence à bien se dépouiller, une fois chaud, c'est sur, le chef nous fera faire du sauvetage. Faudra encore aller chercher ce pauvre naze au fond de la flotte, toujours le même en plus, à croire qu'il fait exprès, pire, faut le trainer sur 50 mètres cet idiot.
La radio crépite:

-"PTC de Garches, ici le centre de secours de Garches parlez"

-"ça décale, ton le monde au sec, on s'habille je réponds ensuite......."
-"Oui chef...."

Là en sortant de la piscine, le pantalon encore à la hauteur des genoux, mamie jette un petit coup d'œil au dessus du grillage, même à cet age là, elles ne peuvent pas s'empêcher, c'est sa pause coca cola light à la mamie.....En sortant donc, une odeur de fumée, âcre, épaisse, dirige notre regard vers les hauteurs de la ville, c'est pas la peine de nous donner le motif de départ, mon cuir est déjà sur mes épaules, Steve n'a pas démarré le 770KB, que mes fesses caressent le banc en bois, j'endosse l'ARI. Le KB rugit, la radio précise l'adresse, le motif et les engins au départ:

-"rendez-vous, pour feu de pavillon, sans numéro ave de la Celle st Cloud à Vaucresson, complément d'anticipation pour nombreux appels, une victime serait à l'intérieur, vous partez avec l'échelle et le PS de St Cloud, le fourgon de Rueil, et l'échelle de Rueil"

Nous sommes déjà habillés, j'ajuste mes gants, je suis serein, comme je ne serai plus jamais serein d'ailleurs, je ne sais pas encore vers quel enfer nous nous dirigeons tous. Personne ne parle, nous sommes concentrés, nous savons que ça brûle, mais nous sommes confiant. On se connait tous par cœur, j'ai mangé chez Bout la semaine dernière, le mois dernier, nous étions tous en chouille ensemble, on n'est pas des collègues, mais bien des amis, des copains. Le décor défile, c'est dimanche, jour de marché, un petit garçon me fait signe, ses yeux brillent en regardant passer le camion, je lui renvoie un petit coucou de ma paluche gantée, il me sourit. Il est impressionnant ce KB, avec son deux-tons pneumatique, son bruit de moteur, et ses raccords en bronze fraichement astiqués à l'impeca depuis la veille.
L'inter se rapproche, c'est un haut de la côte, le panache de fumé est visible depuis la piscine, ça doit bien ronfler. Les gens nous font signe, il y a bien 100 personnes dans la rue, des voitures se sont arrêtées, tout le monde crie. Là, la tension monte, on se regarde dans les yeux, on se dit tout, et puis le regard se dirige sur le pavillon.......
Le RDC est entièrement allumé, deux étages fument au dessus, les flammes lèchent l'avancée de toit entre le RDC et le 1er. Je connais les lieux, avec le chef, nous avons ramassé la mamie qui habite seule ici. C'est une habitué de nos services, une tortue: elle se lève la nuit, trébuche sur le tapis de lit, et appuie sur son boitier autour du coup pour nous appeler.....et nous insulter aussi, mais bon elle est mignonne cette petite mamie.

Devant la panique générale des badeaux, le chef commande:
-A VOS RANGs"
on exécute.
"Avec la LDT, en reconnaissance".
J’aide Bout, je lui fais sa réserve devant la porte d'entrée, sa mission est de pénétrer dans le pavillon, et de protéger la cage d'escalier.
Je suis le chef pour son tour du feu, on connait les lieux, et il existe une porte qui donne derrière. C'est l'apocalypse derrière, tout est allumé, les propagations menacent le 1er.
"-Forna (c'est moi) fait une petite devant la porte, tu rejoins bout à l'intérieur, le lit de la mamie est dans le salon au fond à droite, il faut la trouver, c'est elle la victime."
-"emplacement de la Q2 ici, point d'attaque, le pavillon par la porte, il faut trouver la victime, à vos ordre chef....."

Et là, je pars comme un débile, le son de la corne de feu cliquetant sur la base de l'ARI, je choppe les quatre tuyaux de 45, et la LDV, Steve me déroule l'établissement entre le premier tuyau et le mien, j'arrive devant la porte de derrière. L'établis ma réserve, et déroule trois 45 vers Steve, il a déjà alimenté le PS ce fumier, 80 m de 70....putain de points d'eaux de banlieue, toujours loin.....
Fredo me double, j'attends la flotte, le chef est à côté de moi aussi, il me dit que Bout est rentré, il en chie, mais le fourgon est là, il vont s'occuper des propagations. L'eau est là, je donne un coup de botte dans la porte, elle cède de suite, je m'écarte avec Fredo, la flamme passe, c'est bon, on rentre.
Ca chauffe sec, je suis dans l'arrière cuisine, une flamme bleu danse devant moi, c'est une bouteille de gaz, le tuyau à fondue, je progresse........là d'un coup, dans la fumée blanche, je vois deux mains s'agiter.
-"VICTIME, Fredo, VICTIME........"
Il y a encore des flammes sous les mains qui bougent, alors je mets un bon coup de lance en diffusé, et là, c'est l'horreur.
Le corps est tendu, comme un mannequin de supermarché, le visage est tanné, la peau cartonnée se déchire sur les joues, laissant sortir de la graisse fondue. Pire, je marche sur ses jambes et son abdomen, sa peau colle à mes bottes, je m'écarte, et la marque de ma chaussure est sur son corps, le reste doit être sous ma semelle....j'ai la nausée.
Je progresse encore, j'entre dans le salon, et là, je sens une poussé hyper violente dans mon dos, puis; un bruit terrifiant, Fredo vient de me pousser dans le dos, et une poutre du salon viens de s'écraser derrière moi, du coup, on la pousse, ma lance est dessous. Bout à bien bossé avec la pissette, le salon ne fait que fumer, le lit brûle encore un peu.
Je suis à genoux, la tête me tourne, je ne sens plus mes jambes, je suis paralysé, une deuxième secousse me passe dans le corps, cette fois je réalise, le courant n'est pas coupé, le chef m'a dit que c'était bon pour les fluides tout à l'heure pourtant, je regarde Fredo, lui aussi il ramasse. L’ARI sonne, il va falloir sortir du merdier. Sauf que je n’arrive pas à bouger, Fredo lui me rejoint:
-"allez, viens Forna, je t'aide"
et une autre châtaigne, je vois des étoiles, avec Fredo, on tombe à deux mètres de la porte. En rampant, on sort du pavillon, l'ARI sifflant attire les copains du fourgon, j'en prend une petite dernière, ça doit bien être la cinquième, je sais plus, je suis fatigué, vidé, le lieutenant m'enlève le masque:
-"c'est bien les gars, la prochaine fois, bossez un peu moins bien,; laissez en au fourgon....."
Je vois trouble, j'arrive toujours pas à me mettre sur les jambes, je titube, le chef me demande si ça va, l'Ambulance de Réanimation est là, le médecin viens me voir.
"-ça va, ça va l'faire, laissez moi tranquille"
Le mot toubib m'a ravigoté à lui tout seul, ça doit être l'effet paradoxal de mon allergie au blouse blanche. En fait j'avais plus envie d'une cloppe et d'un café à la camionnette que d'un toubib.....on me tend une bouteille de flotte, un badeau bien attentionné.....avec Fredo on se délecte, ça fait 25 minutes qu'on est rentré, le feu est éteint, on s'est régalé, on n'en a chié, mais c'était le pied putain. On se regarde, il sait que je lui dit merci pour la poutre, je le regarde, et je lui retire les petit morceaux de plastique fondue sur le cuir et le casque, il y en a de partout, quel plaisir ces installations électriques aux normes......Du coup il fait pareil avec moi, ce petit rituel nous empêche de penser à l'horreur de tout à l'heure. Bout nous rejoint, il s'est bien régalé, il me félicite pour avoir trouvé la victime. On n’entend crier au loin; C'est la fille de la victime, le médecin viens de lui annoncer qu'on a retrouvé le corps de sa mère, s'ensuit une crise d'hystérie.
Cette femme vivait seule, tellement seule, qu'il était difficile de croire que de la famille habitait juste à coté. Qu'il était difficile de croire qu'une fille pouvait laisser sa maman dans cette misère, seule dans ce pavillon lugubre, seule au RDC, seule le dimanche, seule devant la mort.....
Le labo arrive, on suit l'OPJ, pour lui expliquer la découverte du corps, je me justifie pour la trace de botte, la semelle ayant enlevé un impressionnant morceau de peau sur l'abdomen. Bout me chambre, ça le fait rire ce con....
En fait d'après le labo, la dame est morte électrocutée, en effet le corps était dans la cuisine, à coté du compteur, le bras droit, et l'index tendu vers le haut. Je regarde le corps, cette vision restera gravé dans ma mémoire, comme celle de ces mains dans la fumée, ses bijoux brillent, contrastant avec la peau brunâtre de sa dépouille, son alliance flotte autour de son doigt. Cette pauvre femme à du avoir une vie merveilleuse, avant de vivre seule et de mourir comme ça, et qu’un pompier marche sur ses restes. En repartant, je regarde ce grand jardin, la balançoire rouillée, et laisse partir mon imagination. Ses enfants rient, jouent et lui sautent au coup, elle vient de préparer la salade, monsieur vient de faire le barbecue, une vie est tout une page de vie se tourne pour cette famille. En plus de leur maman, c'est toute leur enfance qui vient de partir en fumée.

On rentre au CS, il fait silence dans le camion, les gars sentent que je suis mal à laisse.

Le chef nous met en rang et nous félicite, malgré un décès, l'inter c'est bien passé, il est fiers de nous, éteindre un feu de PAV avec une pissette et une petite, avant que le fourgon deboyaute en plus, c'est plus que bien. Il nous paye le café alsacien, une bonne roteuse après un rif, rien de tel....

Ca fait plus de dix ans, que ce feu, qui n'a rien d'exceptionnel en soit, me réveille parfois la nuit. Le visage de cette femme surgit et je revois les cris de sa fille, j’entends la douleur de cette famille. Et puis je me rendors.... Rassurez vous, j'en ai parlé à un psy, pour faire le boulot que le commandement a mis longtemps à accepter, j'ai fait mon débrief perso, dix ans après, mais je l'ai fait. Maintenant, c'est passé, et je peux même en parler sur internet.

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Dernière mise à jour de cette page le 10/06/2008

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