le calendrier qui remonte le temps

Un calendrier fait remonter le temps !!

 

 

C’est l’hiver ; et avec cette saison, arrive aussi pour le Sapeur Pompier, la jolie période des étrennes. L’argent récolté alimente les caisses des œuvres sociales de la Brigade, aidant à profiter de vacances moins chères ou de camping à bon marché. L’aide sociale est importante pour un corps représenté par environs 8000 personnes  C’est donc les mains enflées par la chaleur torride d’une fin d’année en région parisienne que nous évoluons dans les rues. Ce n’est d’ailleurs pas l’accueil chaleureux qui nous réchauffe, l’ « aigrittude » des gens est impressionnante. A croire qu’ils profitent de notre passage pour se défouler d’une stressante journée de bureau, en nous rappelant que leurs impôts devraient suffire pour nous payer…vont pas en plus cotiser pour le gueuleton de fin d’année. Si c’était vrai putain, si seulement c’était vrai cette histoire de gueuleton !!!!

 

Bref, savourant la tournée de calendrier et le folklore l’entourant, je sonne comme des milliers de fois avant de demander l’aumône devant une bien belle bâtisse  Une de ces maisons style art-déco, courante en banlieue ouest de Paris. Le petit pavillon  de trois niveaux, avec le petit terrain autour, habillé d’une modeste piscine olympique, d’arbres centenaires, d’une pelouse grasse et de deux magnifiques dobermans.

 

Une dame vient m’ouvrir le portail et m’accompagner dans la véranda, elle me demande de patienter, Madame va me recevoir, une enveloppe est déjà prévue pour nos amis Pompiers, j’y perçois déjà le large avantage de ne devoir pas trop batailler pour me débarrasser d’un pauvre calendrier. Je patiente donc en observant le mobilier et la décoration de la demeure, à la fois simple et cossue, raffinée mais pas ostentatoire. Le style harmonieux, la présence d’art premier africain, mêlé à de jolis posters de voyage laisse deviner l’arrivée d’une personne cultivée et agréable. Mon attente n’est perturbée que par les bruits de brouhaha venant d’une pièce plus en avant dans le pavillon, des bruits de jeunes discutant ensembles. Madame arrive et me sort de mes rêveries, son sourire me met de suite à l’aise, la chose ne va pas durer…….

 

Madame me laisse donc son enveloppe et aborde la difficulté du métier de Pompier :

 

-« ça ne doit pas être facile tous les jours, vous en voyez de belles quand même….. »

 

Phrase bateau, entendue mille fois, à laquelle le Pompier répondra de manière routinière par le fait qu’il s’agit d’un métier comme un autre. Et là, pour elle d’aborder son histoire, ou plutôt celle de son hôte. Et de me poser une question :

 

-« ça ne vous dit rien un accident avec un motard, rue Gounod à St Cloud, un accident très grave, le jeune homme était amputé d’un bras et d’une jambe ».

 

Là me reviennent des flashs et le souvenir de cette intervention peu banale.

C’était l’été et le week-end de garde était bien entamé puisque nous en avions fini du samedi. Le vieux avait mis ses côtes de porc à mariner pour les grillades du lendemain. C’était comme ça à Garches, l’Adjudant-chef ne supportait pas un week-end ensoleillé de garde sans barbecue. Le tarot du samedi soir fini, le vieux nous autorisait d’aller se coucher pour être en forme pour le foot dominical, la messe du pompier de garde, une religion cette manie du ballon rond !!! Cette nuit fut donc écourtée par la sonnerie du Premier Secours, vers 4h du matin. Sortie de l’imprimante, l’ordre et donné de se rendre sur un motard renversé.

Je démarre le PST6 (Premiers Secours Tonne, numéro 6) et attends le vieux, le point est fait et comme d’hab., il me fait confiance. Qu’est ce que j’aime ces départs de nuit l’été, quand la vitre ouverte laisse passer ce filet d’air frais. J’aime voir danser cette lumière bleue sur les façades des maisons, ces carrefours ou personne n’empêche de progresser vers la détresse humaine. J’aime ce sentiment que nous sommes là pour veiller, et que si c’est si calme dehors, c’est que les gens dorment sur leur deux oreilles parce que les pompiers veillent sur eux. Sentiment stupide de puissance, étayé par un manque certain de maturité, plus valable à cette heure ci…..cette intervention aura peut-être participé à la maturation de mon esprit.

 

J’amène donc mon outil de camion vers sa destination…peut avant d’arriver, nous distinguons deux silhouettes s’agiter, et nombre de débris sur la route, mais pas de motard !!

Plus près du drame qui se joue, j’aperçois une main sous une barrière de trottoir, vous savez, celles que l’on place devant les écoles. Deux de ces barrières sont d’ailleurs bien tordues au niveau de ce morceau de membre esseulé. A ce moment là, je ne vois toujours pas de moto, et je tente d’éviter les débris jonchant le sol, de peur de rouler sur un morceau pouvant être rafistolé sur un bonhomme. Je viens de parcourir une cinquantaine de mètres, et enfin nous arrivons au niveau de la victime et nous devinons encore trente mètres plus loin un deux roues sous une voiture. Devant mon engin, debout dans une chaussure, une cheville et un morceau de jambe me barre la route, je descends et cale mon engin, pose mes cônes, et je me dirige vers ce qui reste d’une grosse cylindrée. Je coupe l’arrivée d’essence de la bécane et je me dirige vers le vieux. Il me demande de rassembler tous les morceaux humains, de les placer sur un drap stérile pour brulés, et d’attendre le Samu. Je perçois à terre un homme gisant dans une marre de sang, la main gauche tranchée à mi-avant bras, la jambe droite sectionnée en dessous du genou, l’homme est conscient et semble hagard, prostré dans sa douleur et dans sa détresse, je suis marqué par la jeunesse de son visage, malgré les marques que laisse la douleur. J’exécute ma mission et rassemble la main de tout à l’heure, avec le morceau de patte arrière et quelques morceaux de chair et d’os, les chats du quartier sont déjà à l’affut, l’odeur forte de sang humain attire leur curiosité, et attise l’instinct animal de prédateur félidé. Un des spécimens assis sur un mur, regarde la scène et se lèche les babines en humant l’air avec sa petite truffe. Spectacle saisissant d’un corbeau se posant à côté d’un greffier, rappelant quand même que sur terre règne le monde animal, et que nous pouvons le cas échéant être des proies, même en pleine région parisienne. J’aperçois au loin luire l’éclat bleu de l’UMH (Unité Mobile Hospitalière) de Garches, suivit d’un vecteur d’évacuation du Samu.

L’homme est techniqué par l’équipe médicale, et je m’occupe avec le conducteur du SAMU de préparer mon butin pour le nettoyer d’éventuel débris et autres germes parsemant le bitume, en vu d’une tentative de greffe.

Alors que je tiens le membre supérieur par un bout d’index, Hervé avec sa malice nous demande s’il l’on veut un coup de main, subtilité très peu appréciée par le motard de la police présent sur les lieux en attendant une escorte, moment de rigolade tranchant avec la gravité de la situation…

Drôle sensation aussi de remettre à sa petite amie (qui suivait en voiture avec le petit frère du patient) les objets, tels que la montre et la chaussure de la victime, retirées des membres sectionnés. D’autant qu’elle à vécu l’accident en direct, puisque la bande revient de boite, et que Monsieur a préféré prendre sa moto avec 10 grammes dans chaque poches plutôt que de la laisser devant la boite et profiter de la voiture.

Une fois la barbaque mise au frais, l’homme appareillé médicalement et stabilisé, reste la route à nettoyer, voir partir l’ambulance du SAMU et les motards, et rentrer dans nos chaumières, le jour est déjà là. Le petit déjeuner se passe bien, le pain grillé et le café nous laisse oublier la violence de notre nuit et adoucit notre rythme, nous partirons tout à l’heure faire notre foot.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais deux mois plus tard, le médecin du SAMU qui était sur l’intervention vient boire le café à la caserne. Il nous explique que les greffes n’ont pas prises, que l’amputation s’est prolongée en amont pour contrer l’infection. Il faut dire que ses tibias-péronés étaient piqués dans un massif !!!

Quelques mois plus tard encore, une rumeur laisse entendre que l’homme serait décédé.

 

Passé mes flashbacks, je reviens dans la discutions, et affirme à la dame qu’effectivement j’ai fait cette intervention  Elle s’éclipse, visiblement émue, et revient en poussant un fauteuil, un jeune homme y est assis, ce visage de cire me revient à la gueule, pas de doute, il n’est pas mort…..Il me tend sa main droite, affublée de la montre que je reconnais, il me sourit et m’explique son histoire. Sa copine de l’époque, très choquée est restée avec lui un petit peu, puis lasse de rencontre hospitalière, elle est partie avec son frère, rendant les réunions de famille très compliquées. Sa famille, n’ayant plus envie de cacher cet handicapé que de faire front avec lui, prend de la distance. Ses propres parents le dénigre, alors c’est son meilleur ami qui l’héberge, la mère de son meilleur ami qui l’affectionne, et enfin la sœur de ce meilleur ami qui finit par l’aimer et accepter son handicap. Enfin, handicap est un bien grand mot, équipé de prothèses et habillé, il faut savoir qu’il manque des pièces à cet ancien pompier de Paris. Là, il profite du fauteuil pour éviter de trop solliciter les moignons.

Du coup, partis dans un élan de sympathie, nous avons discuté un long moment, lui faisant son analyse du passé, et moi, découvrant avec stupeur que l’être humain est capable de prouesses tant physiques que psychologiques. Je me permets donc d’offrir le calendrier à la Dame qui insiste vraiment pour me laisser son argent.

Je repars donc l’humeur légère du pavillon, regonflé à bloc, et rassuré sur la nature humaine. Il y a encore des gens capables d’accueillir son prochain dans la détresse, capable de soutenir et d’aimer ce qui n’est pas de son sang. Des êtres humains n’ont pas besoin de religion et d’exutoire à leur hypocrisie ou à leur lâcheté pour aimer et aider leur prochain.

Le pompier, à force de voir l’homme vivre et évoluer, malgré son expérience, perçoit tout le mal  être et la misère de la société. Je doute personnellement de chaque Homme ou Femme comme d’une personne morale. Je vois en chaque Homme un chat inoffensif prêt à bouffer les restes de celui qui est faible sur le goudron. Oui, la misère de la société n’est pas pécuniaire, mais bien dans notre mode de vie, et dans nos relations avec les autres.

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